Des expositions coloniales au défilé du 14 juillet 2010
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Des expositions coloniales anciennes dont le but était de montrer au contribuable français la grandeur de son pays par l’immensité de l’empire étendu sur tous les continents, aux peuples
les plus divers, la réussite de l’œuvre salvatrice et civilisatrice accomplie par des citoyens francais ( conquérants, explorateurs, commerçants, administrateurs, militaires ) à travers le
monde, de justifier ainsi la colonisation à ses yeux...à la participation des armées des anciennes colonies d’Afrique « noire », quel progrès ! Quelle évolution ! Quelle formidable rupture
par rapport au passé et quelle invention originale et nouvelle dans les rapports entre la France et ses anciennes colonies ! Et d’abord, pourquoi les expressions „anciennes colonies
françaises“, „anciennes possessions françaises“...reviennent-elles sans cesse ? C’est surtout une question de mentalité ! L’histoire se déroule donc en France en 2010 ! Dans une France,
toujours malade de ses anciennes colonies, qui a voté une loi sur les aspects positifs de la colonisation, avant d’y renoncer. Dans une France où un ministre en activité et un ancien préfet des territoires et départements d’outre-mer, s’accusent tous les deux mutuellement de racisme ( comique de situation ) et sont tous les deux condamnés par des tribunaux pour propos racistes à l’égard de Français originaires des anciennes colonies, une France où des ressortissants d’anciennes colonies, réduits dans les ghettos des banlieues sont traités de racailles par un ancien ministre de l’Intérieur devenu Président de la République, une France où, toujours ces ressortissants d’anciennes colonies, squatters, sont expulsés des immeubles où ils vivaient avec leurs familles, jetés à la rue...on peut constater que les mentalités de certains détenteurs du pouvoir ont vraiment évolué quand il s’agit de ceux qui aujourd’hui sont les invités d’honneur à la fête nationale française. L’embarras est peut-être assez bien résumé dans un article de Libération du 17/06/2009 : „ L’Afrique ne se gouverne plus à l’Elysée...Pétrole, minerai, ports, bases militaires... La France perd son influence sans redorer son image „ par Christophe Ayad. Alors, il fallait réagir ! Sarkozy, au fond, ne doit souffrir que de deux ou trois choses : Premièrement ne pas avoir été de Gaulle pour créer d’abord l’Union Française, pour les besoins de la cause, avant de décider ensuite, toujours pour les besoins de la même cause, d’enterrer celle-ci et de la remplacer par la décolonisation selon une conception bien spécieuse. Deuxièmement, ne pas avoir été Mitterrand pour prononcer le discours de La Baule et être ainsi reconnu comme le père de la démocratisation en Afrique ( ce qui n’a vraiment engagé à rien le président socialiste à l’égard des populations africaines aspirant à la démocratie ). Troisièmement, d’être Sarkozy et d’avoir prononcé le malheureux discours de Dakar en 2007. Ce ne sont pas seulement des réprobations, voire des quolibets des Africains réellement conscients de la dignité du prétendu « homme africain », dessiné à gros traits d’anthropologie de dimanche que le tout nouveau président avait subis. Un journaliste du Monde avait pu titrer alors « Le Faux pas africain de Sarkozy [1] ». Puis, plus tard, sa concurrente à l’élection présidentielle Ségolène Royal, largement appuyée sur ce plan par la direction du Parti Socialiste a demandé pardon aux Africains à Dakar le 6 avril 2009[2] pour ces propos offensants qui font honte à la France, sortis de la bouche de son président. Plus prudent ou peut-être par devoir de réserve, son propre ministre des Affaires Etrangères, Bernard Kouchner a juste trouvé qu’il s’agissait là d’une maladresse. Et plus tard encore, en juillet 2010, son ancien premier ministre, coéquipier sous la présidence de Chirac et néanmoins rival de toujours, Dominique de Villepin versera ce discours au dossier des erreurs de Sarkozy en matière d’image de la France en Afrique. C’en est trop ! Il faut qu’il imagine, qu’il trouve une idée originale, une action d’éclat, lui permettant d’égaler ces deux illustres prédécesseurs qu’il a toujours admirés selon ses propres aveux et aussi, enviés. Ça y est, il sera l’homme qui aura ramené les zouaves, les nouveaux anciens combattants à l’amour ( quelque peu forcé ) de la Mère-patrie ! Nos chefs d’État ont déjà, par le passé, avalé pas mal de plats indigestes préparés depuis Paris avec les mêmes ingrédients, usant des recettes du même genre. Cependant, aux yeux de son auteur, le coup est sensationnel ! Seulement, c’est une réussite très incomplète, car où sont les armées indochinoises (aujourd’hui vietnamiennes) ? Une vraie reconquête de l’Empire colonial aurait dû les englober. Dommage ! Peut-être que pour l’Afrique blanche (Maroc, Tunisie, Algérie), Sarkozy estime avoir déjà imaginé autre chose, ne pouvant les intégrer dans sa vaste vision du « continent noir reconquis », mais voulant quand même reconquérir l’ancien Maghreb français et même au-delà : c’est l’Union des Pays de la Méditerranée ( UPM ), à l’image de son parti, l’UMP, qui lui a permis de prendre le pouvoir en France. Pourquoi ne pas rêver d’une plus grande puissance et d’une plus grande influence dans le monde, grâce à cette création ? Si la Libye de Khadafi boude cette Union et si celle-ci ne permet pas encore de régler le conflit entre l’Algérie et le Maroc, avant d’amener Israéliens et Palestiniens s’asseoir à la même table, Sarkozy lui, était déjà très satisfait de son projet qu’il avait exposé notamment au président tunisien lors de sa toute première visite dans ce pays en tant que chef d’Etat : „En Tunisie, Sarkozy baigne dans l’euphorie. Nuitamment, le Président a dressé un bilan très satisfaisant de son début de mandat„ écrit Antoine Guiral dans Libération du jeudi 12 juillet 2007. Le président français avait de quoi être satisfait, et Ben Ali aussi de quoi être rassuré, puis les questions qui fâchent n’avaient pas été évoquées, en particulier celles qui ont trait au régime autoritaire et aux tortures infligées aux prisonniers politiques du pays hôte ; Rama Yade, alors secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme (poste supprimé depuis, parce que inutile), n’avait pas été autorisée à rencontrer les organisations de défense des droits humains. „A Tunis, Sarkozy bénit Ben Ali „ écrit Antoine Guiral. Comme il bénit, de loin ou de près Gnassingbé à Lomé, Sassou à Brazzaville, Bongo à Libreville...comme il bénissait Tandja à Niamey. Ou encore, comme Chirac bénissait les fraudes électorales et même les crimes les plus horribles d’Eyadema à Lomé. Les jeux étaient au moins clairs, sous le prédécesseur de Sarkozy à l’Elysée : "Un soutien aux régimes qui noient toute contestation dans le sang" écrivait Odile Biyidi, présidente de l’association Survie : „La politique africaine de Jacques Chirac a-t-elle constitué une rupture avec les relations établies par les précédents gouvernements français avec l’Afrique ? C’est une continuité totale. Le premier acte de Jacques Chirac en tant que président a été de rappeler Jacques Foccart, le conseiller spécial du général de Gaulle chargé des affaires africaines. Ce rappel a été plus qu’un symbole...“[3] Et avec Sarkozy, qu’y a-t-il de vraiment changé d’un bout de l’Afrique à l’autre ? Où est la rupture clamée par le candidat Sarkozy en avril 2007 ? L’éditorial du journal Le Monde du 8 juillet 2010 résume bien la situation :“ Les ambiguïtés du 14 juillet africain“. Dans tous les cas, UPM et défilé des anciennes colonies au 14 juillet semblent être deux inventions purement folkloriques, relevant du spectacle. Mais l’essentiel, c’est qu’elles permettent à leur auteur d’entrer dans l’Histoire ! Et, un peu de folklore exotique, comme au temps des expositions coloniales ne ferait pas de mal aux spectateurs français. Interrogée à la répétition, la commandante Bio, de l’armée des Amazones du Bénin déclare sur TV5 le vendredi 9 juillet : « C’est le Bénin libre » qui est représenté à ce défilé. Libre à l’image de la liberté dont jouit Yayi Boni en face de Sarkozy qui lui a imposé d’accueillir le19 juillet 2009, « librement » un rebelle comorien d’Anjouan, le colonel Mohamed Bacar, jugé et condamné à Saint-Denis de la Réunion, donc en France, pour détention illégale d’armes de guerre et recherché à Maroni pour tentative de sécession. En VIP ! La commandante Bio ne sait peut-être pas que : „En 1893 un autre groupe de cent cinquante « Amazones » du Dahomey est exhibé à Paris au champ de Mars durant quatre mois, plus de 2,7 millions d’Européens sont présents. La même année les Amazones sont exhibées en même temps que des éléphants dans l’enceinte du Crystal Palace à Londres pour divertir le public. Au champ de Mars, on exhibe aussi des Soudanais et des Sénégalais en 1895 : « M. le secrétaire général adjoint annonce que les membres de la Société sont invités par M. Barbier, directeur de l’exposition soudanaise du Champ de Mars, à visiter officiellement cette exposition où sont exhibés 350 nègres. Ensuite des Malgaches sont exhibés en 1896 [4].“ Les Amazones dont il s’agissait étaient, bien sûr, les redoutables combattantes de l’armée de Béhanzin, vaincues, résignées et à la disposition du vainqueur après la capitulation du dernier roi du Dahomey. Ces Amazones, trophées de guerre du général Dodds et parfaits objets de curiosité exotique, méritaient d’être exhibées au public français. J’aimerais bien savoir ce que la commandante Bio pense de tout cela aujourd’hui. Les soldats tchadiens chantent à tue-tête et s’exercent à la parade au pas de danse ! Peut-être en reconnaissance des nombreuses fois où la France est intervenue pour sauver le fauteuil de leur président, comme ailleurs en Afrique. À moins que ce soit en souvenir de l’amitié scellée lors de l’intervention intempestive de Sarkozy dans les affaires judiciaires du Tchad, en particulier pour obtenir le rapatriement en France des Européens impliqués dans l’affaire de l’Arche de Zoé. Bénin libre, Tchad libre, Togo libre, Niger libre...Libres depuis 50 ans ! C’est là, précisément ce que Sarkozy tient à montrer aux Français à l’occasion de ce défilé du 14 juillet. Libres au point que c’est lui, Sarkozy, comme ses prédécesseurs d’ailleurs, qui y désigne les satrapes, lui dont les félicitations pour fraudes électorales et même massacres de populations qui contestent ces fraudes, valent légitimation des régimes. Au sujet des troupes africaines, l’éditorialiste du Monde écrit : „ Quant au défilé sous l’Arc de Triomphe d’armées africaines dont certaines ont participé récemment à de sanglantes répressions, il paraît pour le moins ambigu„. Imagine-t-on un seul instant des troupes de l’Angola, de la Guinée-Bissau, du Cap-Vert, du Mozambique...en train de défiler à Lisbonne pour célébrer une fête nationale portugaise ou des troupes du Nigeria, du Ghana, du Zimbabwe...faisant la même chose à Londres, dans les mêmes circonstances ? Ce n’est pas seulement à cause de l’exception française ( que des Français ne manquent pas une seule occasion de souligner, certains avec ironie et par autodérision, d’autres sérieusement), c’est aussi parce que les conditions d’accession des anciennes colonies portugaises et britanniques ont poussé les responsables de ces pays à avoir une autre idée de l’indépendance, que leurs homologues ayant subi le joug français. Et, s’est-on demandé ce qu’un Sékou Touré des années 58 ( non pas le dictateur qu’il est devenu, habité par la hantise des complots, la peur de perdre le pouvoir, frileux, paranoïaque ) aurait pensé d’une telle participation à la fête du 14 juillet ? S’est-on même demandé si le Matthieu Kérékou, le Caméléon qui n’avait pas encore changé de couleur, celui des années du marxisme-léninisme aurait été invité ? Ou un Marien N’Gouabi du Congo-Brazzaville marxisant ? Un Thomas Sankara du Burkina Faso aurait émis de sérieuses réserves. Et si des hommes comme Sylvanus Olympio ou Patrice Lumumba avaient été de ceux qui envoient si facilement leurs armées faire les zouaves dans l’ancienne métropole, peut-être auraient-ils vécu plus longtemps, et seraient-ils morts dans des circonstances autres que celles que nous connaissons. C’est que l’honneur d’être invité est réservé aux plus fidèles parmi les fidèles, ceux qui se laissent facilement mener par le bout du nez. Le scandale économique du prix auquel nos peuples payent cet honneur n’émeut guère certains dirigeants africains, pour peu qu’ils y trouvent leur propre compte. Par exemple, comme l’écrit Babacar Sine : « L’on sait l’enjeu économique colossal que représentent les importants gisements d’uranium du Niger pour l’impérialisme français. En effet, celui-ci est à la recherche d’une nouvelle source d’accumulation et d’une nouvelle reconversion vers le nucléaire, ce qui explique sa volonté farouche de contrôler dans des conditions très avantageuses les sources colossales d’approvisionnement en uranium. »[5] . Ce qui est valable pour l’uranium au Niger, l’est ailleurs pour les gisements de pétrole, de fer, de cuivre, de phosphates et pour l’exploitation forestière, la gestion de nos infrastructures portuaires, le contrôle sur le prix de nos matières premières, toutes choses qui auraient assuré le développement et la réelle indépendance de nos pays et permis à nos populations de sortir de la misère chronique où elles croupissent. En prédateurs complices et accomplis, les dirigeants africains s’entendent bien avec leurs homologues de l’ancienne métropole, au sein de ce que Christophe Ayad décrit ainsi :“ La Françafrique, ce réseau malsain de collusions et de renvois d’ascenseur politiques, économiques, diplomatiques et militaires, ne se résume pas à des hommes mais à un système d’exploitation et de domination néocoloniales, affirment ses détracteurs. Il a été florissant et continue d’exister, même si son aspect le plus révoltant - le financement de partis politiques français par les potentats africains, à peine effleuré lors de l’affaire Elf - n’est plus vraiment d’actualité depuis le renforcement du contrôle des financements politiques en France et la déplétion des ressources françafricaines. „ Et pour couronner tout cela ou faire diversion, c’est le folklore avilissant du défilé du 14 juillet que la France nous offre. Le scandale politique paraît déjà clair, mais j’aimerais revenir sur quelques lignes de l’édito du Monde du 8 juillet : „...un ancien ambassadeur de France à Dakar dénonce une régression en la matière... ( il s’agit, bien sûr, des relations entre Paris et ses anciennes colonies ). Jean-Christophe Rufin a stigmatisé, dans Le Monde du 7 juillet, le pilotage par l’Elysée de la politique africaine et le lobbying stipendié par les régimes du continent.“ Rufin, faut-il le rappeler, est écrivain, intellectuel et membre de l’Académie Française. Peut-être que s’il avait été capable de s’accommoder des magouilles politiciennes, il serait resté à son poste à Dakar. Ce qui est sûr, c’est que nos peuples qui avaient lutté pour l’indépendance, ceux d’Algérie, du Cameroun, de Madagascar, du Togo... ne l’avaient pas fait pour que 50 ans après, leurs armées aillent la célébrer à Paris dans cette attitude de retour à la servitude, autour du chef de l’ancienne puissance colonisatrice. Amitié entre nos peuples ? En 2009, l’Inde avait été l’invitée d’honneur, mais ce pays n’était pas venu célébrer en même temps son indépendance, qui le concerne et concerne ses citoyens, comme le cinquantenaire des indépendances africaines devrait concerner les États africains et leurs citoyens. L’Inde, pays émergent, disposant de l’arme nucléaire et immense marché à qui la France fait la cour n’a pas eu la même histoire, n’a pas le même statut vis-à-vis de la France que les anciennes colonies. Et pourquoi n’invite-t-on pas les anciens combattants africains, libérateurs de la France au même titre que les Américains, les Britanniques et les Canadiens... aux manifestations du 6 juin ou à celles du 26 août, comme ces derniers ? Cela viendra peut-être un jour, puisque, bien des décennies après la fin de la guerre, le Conseil constitutionnel français a fini, récemment, par leur reconnaître les mêmes droits qu’à leurs camarades français. Mais alors, peut-être ne restera-t-il vivant aucun de ces soldats noirs de la coloniale, pour „ noircir“ ces cérémonies bien blanches. En attendant, au nom de la réconciliation et de la construction européennes, on y invite les dirigeants actuels et les militaires de l’ancienne puissance ennemie, l’Allemagne. Cette page-là de l’Histoire est tournée. Mais celle qu’on a du mal à tourner, c’est celle des relations avec les anciens colonisés. En tout cas, un homme reste logique avec lui-même dans son regard sur „l’homme africain“ depuis le 27 juillet 2007, constant dans son raisonnement anthropologique sur le Noir : c’est Sarkozy. Quand allons-nous commencer à être un peu plus sérieux en Afrique, logiques avec nous-mêmes et en phase avec nos peuples qui veulent une réelle indépendance ? Il est évident que ce ne sont pas les hommes actuellement au pouvoir, si impliqués dans les réseaux de la Françafrique qui vont réaliser cette indépendance. Sénouvo Agbota ZINSOU [1] Le faux pas africain de Sarkozy, par Philippe Bernard LE MONDE | 23.08.07 Article paru dans l’édition du 24.08.07 [2] LEXPRESS.fr, publié le 07/04/2009 [3] NOUVELOBS.COM | 15.02.2007 | 19:11 [4] Voir article „Exposition coloniale“ sur Wikipédia, google.fr [5] Babacar Sine, Le marxisme devant les sociétés africaines contemporaines, éd. Présence Africaine 1983, p. 81 |
Dans les années 80, Idir est un petit garçon fasciné par les quartiers pavillonnaires des « Français ». Les commémorations du Bicentenaire de la Révolution font de lui un sans-culotte comme les autres…
En 1989, j’avais neuf ans. J’habitais à la Sablière, une cité SNCF de Marocains, la seule de Bondy Sud, qui comme chacun sait, est le quartier le plus joli de la ville, avec des pavillons, des enfants blonds et de l’herbe comme dans les séries américaines. C’était l’époque où la France commençait tout juste à se dire qu’un truc n’allait pas. Les ouvriers maghrébins venus, comme d'autres ouvriers d’autres contrées, reconstruire le pays après la guerre, sont restés après les travaux, ces cons. Pire ! Ils se multiplient comme les petits pains dans la sainte main de Jésus : ils font des gosses !
Dans l’école où j’allais, on était donc toujours un ou deux Mohamed par classe. Qu’est-ce qu’on s’en mangeait des « t’es sale », « bougnoulou » ou « sale Arabe » ! Oh c’est rien, on était des enfants, heureux avec un bout de bois et un Mister Freeze. Mais nos camarades nous faisaient bien comprendre qu’on n’était pas comme eux, que nous n’étions pas français. Moi, je concevais à peu près le principe. C’est vrai après tout, qu’est-ce qu’on foutait là ? ! La maîtresse nous avait appris qu’un super grand videur de boîte de nuit nous avait mis à la porte de Poitiers à grands coups de marteau, il y a je ne sais pas combien de temps.
Puis c’est vrai que nous n’étions pas pareils. Moi, j’adorais aller chez les Français du Parc, le quartier pavillonnaire, j’avais l’impression de voyager. C’était exotique ces maisons avec un escalier à l’intérieur et des chambres individuelles que mes petits camarades ne partageaient pas avec leurs frères et sœurs. Alors que les appartements de la cité, t’en avais vu un, tu les avais tous vu niveau déco. Il y avait toujours un portrait de Bruce Lee accroché dans le salon et une grosse clef en or avec des crochets pour y suspendre les trousseaux, et bien sûr, le martinet.
J’en aurais fait un complexe d’infériorité s’il n’y avait pas eu le bled chaque été. L’Algérie des années 1980 c’était trop bien ! On était les enfants les plus heureux de la terre. Libre comme Tom Sawyer un jour d’examen. Une fois, mon grand frère et moi gambadions dans les montagnes depuis l’aube quand un serpent nous chercha querelle. Le frangin lui croqua la tête. Il avait vu Isaiah Edouards le faire avec un crotale dans « La petite maison dans la prairie ».
Le soir, assis parmi les étoiles, dans la cour d’une maison faite en paille et en caca de vache, nous écoutions grand-mère chanter en kabyle pendant qu’elle préparait la galette. C’était un chant guerrier, celui que les femmes du village avaient composé dans le temps spécialement pour grand-père, mort au champ d’honneur pour que vive l’Algérie.
Grand-mère racontait cette histoire incroyable : nous, les Algériens, avions combattu pour être libres une grande armée qui nous a opprimés, celle de la France, le pays glacé où je grandissais. D’ailleurs, c’est peut-être un peu pour ça qu’on nous traitait de sale Arabe à l’école. Un enfant né en France, mais algérien et fier de l’être, voila donc ce que j’étais à neuf ans.
Mais en 1989, qu’est-ce qu’on apprend à l’école ? La révolution. La vraie, l’unique, la « Grande », comme l’appelait Lénine : La Révolution française. La France commémorait 1789, le bicentenaire. Une époque merveilleuse, mes enfants. Tous les jours on bouffait de la révolution, à la télé, à l’école, dans les journaux qu’on ne savait pas encore très bien lire. Ce pauvre en cocarde tricolore qu’on voyait partout et qui a mis fin à l’injustice et à l’oppression des nobles en prenant la Bastille me fascinait. Lui qui n’avait même pas un slip à se mettre, ce sans-culotte, avait battu les armées de tous les rois d’Europe à Valmy pour que la liberté, l’égalité et la fraternité règnent entre tous les hommes de la terre. Musulmans et Gitans compris disaient les Droits de l’homme. C’était lumineux !
En classe on chantait la Carmagnole, Ah ça ira, le chant de guerre de l’armée du Rhin, l’hymne nationale de l’OM, la sainte Marseillaise. Le jour du mardi gras 1989, tous les enfants de Bondy Sud étaient déguisés pour célébrer la révolution. J’avais le costume de paysan français le plus moche de toutes les écoles de France : un jogging blanc, un K-way bleu, un foulard rouge enroulé autour de la taille et sur la tête un bonnet « frigo », comme l’appelait maman. Elle me l’avait tricoté d’une couleur que je n’ai jamais plus revue depuis, une sorte de mauve qui tirait sur le rose bonbon avec des nuances de bleu anthracite. Mais qu’importait ma tenue de bledard de la révolution, j’étais désormais, moi aussi, comme les petits Français, un enfant de 1789.
J’étais tellement à fond que j’avais volé pour l’occasion la fourche en fer forgé de papa. Elle était tellement lourde que je pouvais à peine la soulever, ce qui a bien facilité la tâche de mon père qui me coursa claquette à la main dans tout le défilé pour tenter de la récupérer, sous les yeux écarquillés de l’éducation nationale et de ses représentants. Mais à bas l’oppression ! j’ai envie de dire. A bas les privilèges paternels ! Vive la révolution ! Tahia djazair ! J’ai défié papa tel le peuple parisien affrontant la Bastille.
Ah bonheur ! Père a été, lui aussi, à la hauteur des célébrations. On a joué à son jeu préféré : le jeu de paumes. Enfin les siennes, bien calleuses et bien sonores sur ma joue. Ma punition pour avoir transpercer à coup de fourche le popotin bien gras d’un affameur du peuple, un privilégié, un camarade de CE2 déguisé en aristocrate.
1989, vraiment révolutionnaire. Je quittai la cité pour un joli pavillon que papa avait acheté – en partie grâce aux économies réalisées sur mon costume fait
maison. Le 14 Juillet fut le clou du spectacle de cette belle année. Père, ce héros fulgurant, a ramené toute la famille au Trocadéro. Il m’a payé la plus grosse et la plus délicieuse barbe à
papa du monde. Et j’y ai vu le feu d’artifice du siècle, juste devant la tour Eiffel que je voyais de mes propres yeux pour la première fois.
Paris ce n’était donc pas Barbès. Le peuple autour de nous était heureux et fier d’être les descendants de cette révolution. La coupe du Monde 98, à coté, c’est de la chips, une plaisanterie.
La France je vous dis, c’était quelque chose en 1989. Il m’aura donc fallu un costume bleu, blanc, rouge de péruvien et un feu d’artifice à deux millions pour m’épanouir pleinement dans ma
double nationalité.
J’en connais un, il a fait dix fois pire pour « s’intégrer ». Un nerveux qui laissait personne dormir. Il a foutu un bocson pas possible dans le monde, comme t’en vois qu’un par siècle des comme ça. Un étranger avec un nom bizarre qui a fait l’école en France, comme vous et moi. Ses camarades lui rappelaient chaque jour de la plus insultante des façons, qu’en qualité de boursier, ce métèque mangeait sur le dos de la France. Eduqué, nourri, logé et habillé par la patrie, cet enfant détestait pourtant de toute son âme les Français et ce pays froid qui avait conquis le sien, une terre baignée par le soleil et la Méditerranée. Devenu jeune homme, il s’est juré de se venger de la France et de lui faire payer les malheurs qu’elle a causés aux siens.
Avec le temps, il a un peu changé d’avis. Il s’est plutôt pas mal intégré au point de devenir le Français le plus célèbre de l’univers. Heureusement, Napoléon Ier n’était pas très rancunier.
Idir Hocini
Source: BondyBlog